Voyages

Les trésors cachés de Venise : L’Île de Sant’Erasmo

Embarquez à bord de la ligne 13 du vaporetto aux Fondamente Nove : nous laissons derrière nous les façades de marbre des palais pour glisser vers le nord de la lagune. Au terme d’une navigation paisible d’une demi-heure au milieu des roseaux, les édifices majestueux cèdent la place à un horizon champêtre fait de rangées d’arbres, de fossés d’irrigation et de sillons fertiles. Bienvenue à Sant’Erasmo, la deuxième plus vaste île de la lagune, que les Vénitiens surnomment tendrement l’Orto di Venezia : le potager de Venise.

D’avant-poste marchand à grenier nourricier
L’histoire de Sant’Erasmo débute au VIe siècle, quand les populations de Vénétie fuyant les invasions lombardes trouvent refuge sur ces bancs sablonneux. Dès lors, l’île sert de havre portuaire relié aux cités de Murano et Torcello, avant de voir sa configuration se modifier au fil des déviations fluviales et de l’ensablement des canaux.

Au XIIIe siècle, alors que Venise se densifie et repousse toute possibilité de culture sur ses canaux, le Sénat encourage la colonisation agricole de Sant’Erasmo. L’île endosse alors le rôle vital de garde-manger de la Sérénissime : chaque matin, des barques maraîchères chargées de caisses de primeurs convergent vers le pont du Rialto pour alimenter les étals du marché central.

Un îlot au cœur d’artichaut
Ici, nul palais flamboyant ni clocher vertigineux : la beauté prend racine dans la terre. Balayés par les embruns marins et gorgés de sels minéraux, les sols confèrent aux productions locales une saveur subtilement iodée. La star incontestée de ces parcelles demeure carciofo violetto, un artichaut violet épineux réputé dans toute l’Italie. Au printemps, les maraîchers cueillent la castraura, le premier bourgeon terminal de la plante, réputé pour sa chair tendre et sa pointe d’amertume que les gourmets dégustent cru avec un filet d’huile d’olive.
Entre les rangées de légumes émerge un autre trésor : les vignes du Dorona. Ce cépage blanc unique, dont le vin doré arrosait les banquets des Doges à la Renaissance, faillit bien s’éteindre pour de bon après la grande inondation dévastatrice de 1966. Retrouvés miraculeusement au fond de vieux jardins monastiques, quelques ceps rescapés plongent de nouveau leurs racines dans les terres meubles de Sant’Erasmo et illustrent à merveille la résilience de Venise contre la montée des eaux.

Une sentinelle endormie
En poussant votre excursion vers la pointe sud, le paysage vous rappellera l’importance autrefois stratégique de l’île dans la défense de la lagune. Face au chenal qui ouvre sur la mer Adriatique s’élève la Torre Massimiliana, un fortin circulaire en briques sombres érigé en 1844 par les ingénieurs de l’Empire d’Autriche, qui dominait alors la région. Aujourd’hui, cette forteresse imposante accueille parfois des expositions et domine toujours la grève sauvage du Bacàn. Dès les premiers beaux jours, quelques plaisanciers et habitués des lieux amarrent leur barque le long de ce banc de sable pour partager un repas sur l’eau, à l’écart du flux touristique.

Une échappée bucolique
Sant’Erasmo dévoile tout son charme à bicyclette : enfourchez un deux-roues dès votre descente au ponton du Capannone, puis suivez les digues qui bordent les barene, ces marais d’eau saumâtre typiques de l’écosystème lagunaire. Vous y croiserez seulement quelques triporteurs d’agriculteurs, des hérons cendrés immobiles dans les herbes et des barques amarrées au ras des sillons. Cette halte tranquille offre un contraste saisissant avec l’agitation constante de la place Saint-Marc, dévoilant une facette plus silencieuse, rustique et méconnue du territoire vénitien.


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