Culture

Trésors cachés de Venise : le Squero di San Trovaso

Dans le méandre des canaux de Dorsoduro, le quartier universitaire de Venise, se cache l’un des secrets les mieux gardés de la Sérénissime. En longeant les quais du Rio de San Trovaso, le regard est soudain happé par une vision singulière : une bâtisse en bois aux allures de chalet de montagne, nichée au bord de l’eau. Nous voici devant le Squero di San Trovaso, l’un des plus anciens et des derniers chantiers de construction de gondoles de la cité.

Un héritage des montagnes
Le terme « squero » tire son nom de la « squadra », l’équerre des charpentiers. Si son architecture surprend, rappelant les refuges des Dolomites, c’est parce que les maîtres d’œuvre et le bois de mélèze descendaient historiquement des montagnes du Cadore. Ce petit morceau de terre ferme en plein cœur de la lagune est un vestige du XVIIe siècle, une époque où ces chantiers fleurissaient à chaque coin de canal. Aujourd’hui, San Trovaso incarne un savoir-faire ancestral qui refuse de s’éteindre face à la modernité.

Le berceau des cygnes noirs
Sous l’inclinaison des toits de bois se joue un spectacle aussi unique que fascinant : celui de la naissance d’une icône. On y observe les squerarioli, les artisans, s’affairer autour des coques asymétriques renversées, maniant le feu pour courber le bois et le bitume pour assurer l’étanchéité. Le geste est ancestral : ils utilisent la flamme vive des roseaux pour assouplir le chêne et lui imposer sa courbe légendaire, avant de sceller le destin de l’embarcation sous une cuirasse de poix. Ici, la gondole acquiert une aura plus concrète, plus authentique : comme un rappel que derrière le folklore, elle reste un bijou d’ingénierie navale composée de 280 pièces de bois.

Contre les assauts de l’oubli
L’atmosphère du Squero évoque une ruche dont le bourdonnement serait celui des scies et des rabots. Au milieu des copeaux qui s’amoncellent, cet ouvrage de précision façonne des silhouettes destinées à fendre l’onde sans jamais s’y abandonner, transmuant l’effort des hommes en une cuirasse élégante prête à braver les siècles. Ici plus qu’ailleurs, on comprend d’où Venise tire toute sa poésie : une lutte perpétuelle contre l’usure du temps et la force des éléments, pour maintenir à flot une tradition millénaire.

Le rivage des contemplations
Visiter les abords du Squero di San Trovaso demande une certaine discrétion. Le chantier étant un lieu de travail privé, il s’apprécie depuis la rive d’en face, idéalement à l’heure où la lumière dorée de fin d’après-midi vient frapper les façades de bois. Après cette parenthèse artisanale, nous vous suggérons de prolonger l’instant dans l’un des petits bacari voisins pour y déguster une ombra de vin. C’est ainsi que se vit Venise : dans l’équilibre parfait entre le poids de l’histoire et la légèreté inhérente à l’art de vivre italien.


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